Jean de La Fontaine est né à chateau-Thierry le 8 juillet 1621 400 ans plus tard, cet anniversaire se doit d’etre feté dignement. Les peintres des ateliers libres participent activement à l’évènement.
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Chantal FEDERSPIEL

sudaisne.com L’E-Journal du Sud de l’Aisne ATELIER 2021

L'ANE PORTANT DES RELIQUES

Un Baudet chargé de reliques

S'imagina qu'on l'adorait.

Dans ce penser il se carrait,

Recevant comme siens l'encens et les cantiques.

Quelqu'un vit l'erreur, et lui dit :

Maître Baudet, ôtez-vous de l'esprit

Une vanité si folle.

Ce n'est pas vous, c'est l'idole,

A qui cet honneur se rend,

Et que la gloire en est due.

D'un magistrat ignorant

C'est la robe qu'on salue.

LE RENARD ET LES RAISINS

Certain Renard gascon, d'autres disent normand,

Mourant presque de faim, vit au haut d'une treille

Des raisins mûrs apparemment ,

Et couverts d'une peau vermeille.

Le Galand en eut fait volontiers un repas ;

Mais comme il n'y pouvait point atteindre :

Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats.

Fit-il pas mieux que de se plaindre?

Jacqueline GOUBY

LE CORBEAU ET LE RENARD

Maître Corbeau, sur un arbre perché,

Tenait en son bec un fromage.

Maître Renard, par l'odeur alléché,

Lui tint à peu près ce langage :

Et bonjour, Monsieur du Corbeau,

Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !

Sans mentir, si votre ramage

Se rapporte à votre plumage,

Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois.

À ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie,

Et pour montrer sa belle voix,

Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.

Le Renard s'en saisit, et dit : Mon bon Monsieur,

Apprenez que tout flatteur

Vit aux dépens de celui qui l'écoute.

Cette leçon vaut bien un fromage sans doute.

Le Corbeau honteux et confus

Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

LA GRENOUILLE QUI SE VEUT FAIRE

AUSSI GROSSE QUE LE BŒUF

Une Grenouille vit un Bœuf

Qui lui sembla de belle taille.

Elle qui n'était pas grosse en tout comme un œuf,

Envieuse s'étend, et s'enfle, et se travaille

Pour égaler l'animal en grosseur,

Disant : Regardez bien, ma sœur ;

Est-ce assez ? dites-moi ; n'y suis-je point encore ?

Nenni. M'y voici donc ? Point du tout. M'y voilà ?

Vous n'en approchez point. La chétive Pécore

S'enfla si bien qu'elle creva.

Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages:

Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,

Tout petit prince a des ambassadeurs,

Tout marquis veut avoir des pages.

le loup devenu berger

Un loup, qui commençait d'avoir petite part

Aux brebis de son voisinage,

Crut qu'il fallait s'aider de la peau du renard,

Et faire un nouveau personnage.

Il s'habille en berger, endosse un hoqueton,

Fait sa houlette d'un bâton,

Sans oublier la cornemuse.

Pour pousser jusqu'au bout la ruse,

Il aurait volontiers écrit sur son chapeau:

«C'est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau.»

Sa personne étant ainsi faite,

Et ses pieds de devant posés sur sa houlette,

Guillot le sycophante approche doucement.

Guillot, le vrai Guillot, étendu sur l'herbette,

Dormait alors profondément;

Son chien dormait aussi, comme aussi sa musette:

La plupart des brebis dormaient pareillement.

L'hypocrite les laissa faire;

Et pour pouvoir mener vers son fort les brebis,

Il voulut ajouter la parole aux habits,

Chose qu'il croyait nécessaire.

Mais cela gâta son affaire,

Il ne put du pasteur contrefaire la voix.

Le ton dont il parla fit retentir les bois,

Et découvrit tout le mystère.

Chacun se réveille à ce son,

Les brebis, le chien, le garçon.

Le pauvre loup dans cet esclandre,

Empêché par son hoqueton,

Ne put ni fuir, ni se défendre.

Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre

Quiconque est loup agisse en loup:

C'est le plus certain de beaucoup.

LE RENARD ET LE BOUC

Capitaine Renard allait de compagnie

Avec son ami Bouc des plus haut encornés.

Celui-ci ne voyait pas plus loin que son nez ;

L’autre était passé maître en fait de tromperie.

La soif les obligea de descendre en un puits.

Là chacun d’eux se désaltère.

Après qu’abondamment tous deux en eurent pris,

Le Renard dit au Bouc : Que ferons-nous, Compère !

Ce n’est pas tout de boire ; il faut sortir d’ici.

Lève tes pieds en haut, et tes cornes aussi :

Mets-les contre le mur. Le long de ton échine

Je grimperai premièrement;

Puis sur tes cornes m’élevant,

A l’aide de cette machine,

De ce lieu-ci je sortirai,

Après quoi je t’en tirerai.

Par ma barbe, dit l’autre, il est bon ; et je loue

Les gens bien sensés comme toi.

Je n’aurais jamais, quant à moi,

Trouvé ce secret, je l’avoue.

Le Renard sort du puits, laisse son Compagnon,

................Et vous lui fait un beau sermon

Pour l’exhorter à patience.

Si le Ciel t’eût, dit-il, donné par excellence

Autant de jugement que de barbe au menton,

Tu n’aurais pas à la légère

Descendu dans ce puits. Or adieu, j’en suis hors ;

Tâche de t’en tirer, et fais tous tes efforts ;

Car, pour moi, j’ai certaine affaire

Qui ne me permet pas d’arrêter en chemin.

En toute chose il faut considérer la fin.

Le Loup, la ChEvre et le Chevreau

La bique allant remplir sa traînante mamelle,

Et paître l'herbe nouvelle,

Ferma sa porte au loquet,

Non sans dire à son biquet:

«Gardez-vous, sur votre vie,

D'ouvrir que l'on ne vous die,

Pour enseigne et mot du guet:

«Foin du loup et de sa race!"»

Comme elle disait ces mots,

Le loup de fortune passe;

Il les recueille à propos,

Et les garde en sa mémoire.

La bique, comme on peut croire,

N'avait pas vu le glouton.

Dès qu'il la voit partie, il contrefait son ton,

Et d'une voix papelarde

Il demande qu'on ouvre en disant: « Foin du loup!»

Et croyant entrer tout d'un coup.

Le biquet soupçonneux par la fente regarde:

«Montrez-moi patte blanche, ou je n'ouvrirai point,»

S'écria-t-il d'abord. (Patte blanche est un point

Chez les loups, comme on sait, rarement en usage.)

Celui-ci, fort surpris d'entendre ce langage,

Comme il était venu s'en retourna chez soi.

Où serait le biquet s'il eût ajouté foi

Au mot du guet, que de fortune

Notre loup avait entendu?

Deux sûretés valent mieux qu'une,

Et le trop en cela ne fut jamais perdu.

LE CHÊNE ET LE ROSEAU

Le Chêne un jour dit au roseau :

Vous avez bien sujet (1)d'accuser la Nature ;

Un Roitelet pour vous est un pesant fardeau.

Le moindre vent qui d'aventure

Fait rider la face de l'eau,

Vous oblige à baisser la tête :

Cependant que mon front, au Caucase pareil,

Non content d'arrêter les rayons du soleil,

Brave l'effort de la tempête.

Tout vous est aquilon ; tout me semble zéphir (3).

Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage

Dont je couvre le voisinage,

Vous n'auriez pas tant à souffrir :

Je vous défendrais de l'orage ;

Mais vous naissez le plus souvent

Sur les humides bords des Royaumes du vent.

La Nature envers vous me semble bien injuste.

Votre compassion, lui répondit l'Arbuste ,

Part d'un bon naturel ; mais quittez ce souci.

Les vents me sont moins qu'à vous redoutables.

Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici

Contre leurs coups épouvantables

Résisté sans courber le dos ;

Mais attendons la fin. Comme il disait ces mots,

Du bout de l'horizon accourt avec furie

Le plus terrible des enfants

Que le Nord eût porté jusque-là dans ses flancs.

L'Arbre tient bon ; le Roseau plie.

Le vent redouble ses efforts,

Et fait si bien qu'il déracine

Celui de qui la tête au ciel était voisine,(4)

Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.

Agnès BOURGEOIS

Mais un fripon d'enfant, cet âge est sans pitié

Prit sa fronde, et, du coup, tua plus d'à moitié

La Volatile malheureuse,

Qui, maudissant sa curiosité,

Traînant l'aile et tirant le pié,

Demi-morte et demi-boiteuse,

Droit au logis s'en retourna :

Que bien, que mal elle arriva

Sans autre aventure fâcheuse.

Voilà nos gens rejoints ; et je laisse à juger

De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.

Amants, heureux amants , voulez-vous voyager?

Que ce soit aux rives prochaines ;

Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau,

Toujours divers, toujours nouveau ;

Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.

J'ai quelquefois aimé : je n'aurais pas alors

Contre le Louvre et ses trésors,

Contre le firmament et sa voûte céleste,

Changé les bois, changé les lieux

Honorés par les pas, éclairés par les yeux

De l'aimable et jeune bergère

Pour qui, sous le fils de Cythère,

Je servis, engagé par mes premiers serments.

Hélas! Quand reviendront de semblables moments?

Faut-il que tant d'objets si doux et si charmants

Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète?

Ah! si mon coeur osait encor se renflammer!

Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête?

Ai-je passé le temps d'aimer?

LES DEUX PIGEONS

Deux Pigeons s'aimaient d'amour tendre.

L'un d'eux s'ennuyant au logis

Fut assez fou pour entreprendre

Un voyage en lointain pays.

L'autre lui dit : Qu'allez-vous faire?

Voulez-vous quitter votre frère ?

L'absence est le plus grand des maux :

Non pas pour vous, cruel. Au moins que les travaux,

Les dangers, les soins du voyage,

Changent un peu votre courage.

Encore si la saison s'avançait davantage !

Attendez les zéphyrs. Qui vous presse ? Un Corbeau

Tout à l'heure annonçait malheur à quelque Oiseau.

Je ne songerai plus que rencontre funeste,

Que Faucons, que réseaux. Hélas, dirai-je, il pleut

Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut,

Bon soupé, bon gîte, et le reste ?

Ce discours ébranla le coeur

De notre imprudent voyageur ;

Mais le désir de voir et l'humeur inquiète

L'emportèrent enfin. Il dit : Ne pleurez point :

Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite ;

Je reviendrai dans peu conter de point en point

Mes aventures à mon frère.

Je le désennuierai : quiconque ne voit guère

N'a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint

Vous sera d'un plaisir extrême.

Je dirai : J'étais là ; telle chose m'avint ;

Vous y croirez être vous-même.

A ces mots en pleurant ils se dirent adieu.

Le voyageur s'éloigne ; et voilà qu'un nuage

L'oblige de chercher retraite en quelque lieu.

Un seul arbre s'offrit, tel encor que l'orage

Maltraita le Pigeon en dépit du feuillage.

L'air devenu serein, il part tout morfondu,

Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie,

Dans un champ à l'écart voit du blé répandu,

Voit un Pigeon auprès : cela lui donne envie :

Il y vole, il est pris : ce blé couvrait d'un las

Les menteurs et traîtres appas.

Le las était usé : si bien que de son aile,

De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin.

Quelque plume y périt : et le pis du destin

Fut qu'un certain vautour à la serre cruelle,

Vit notre malheureux qui, traînant la ficelle

Et les morceaux du las qui l'avaient attrapé,

Semblait un forçat échappé.

Le Vautour s'en allait le lier, quand des nues

Fond à son tour un aigle aux ailes étendues.

Le Pigeon profita du conflit des voleurs,

S'envola, s'abattit auprès d'une masure,

Crut, pour ce coup, que ses malheurs

Finiraient par cette aventure ;

Danièle JORAM

LA CIGALE ET LA FOURMI

La Cigale, ayant chanté

Tout l'été,

Se trouva fort dépourvue

Quand la bise fut venue.

Pas un seul petit morceau

De mouche ou de vermisseau.

Elle alla crier famine

Chez la Fourmi sa voisine,

La priant de lui prêter

Quelque grain pour subsister

Jusqu'à la saison nouvelle.

Je vous paierai, lui dit-elle,

Avant l'août (2), foi d'animal,

Intérêt et principal.

La Fourmi n'est pas prêteuse ;

C'est là son moindre défaut.

Que faisiez-vous au temps chaud ?

Dit-elle à cette emprunteuse.

Nuit et jour à tout venant

Je chantais, ne vous déplaise.

Vous chantiez ? j'en suis fort aise :

Et bien ! dansez maintenant.

LA GRENOUILLE ET LE RAT

Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui,

Qui souvent s'engeigne soi-même.

J'ai regret que ce mot soit trop vieux aujourd'hui :

Il m'a toujours semblé d'une énergie extrême.

Mais afin d'en venir au dessein que j'ai pris,

Un rat plein d'embonpoint, gras et des mieux nourris,

Et qui ne connaissait l'avent ni le carême,

Sur le bord d'un marais égayait ses esprits.

Une grenouille approche, et lui dit en sa langue :

Venez me voir chez moi ; je vous ferai festin.

Messire Rat promit soudain :

Il n'était pas besoin de plus longue harangue.

Elle allégua pourtant les délices du bain,

La curiosité, le plaisir du voyage,

Cent raretés à voir le long du marécage :

Un jour il conterait à ses petits-enfants

Les beautés de ces lieux, les moeurs des habitants,

Et le gouvernement de la chose publique

Aquatique.

Un point sans plus tenait le galand empêché.

Il nageait quelque peu ; mais il fallait de l'aide.

La Grenouille à cela trouve un très bon remède :

Le Rat fut à son pied par la patte attaché ;

Un brin de jonc en fit l'affaire.

Dans le marais entrés (6), notre bonne Commère

S'efforce de tirer son Hôte au fond de l'eau,

Contre le droit des gens, contre la foi jurée ;

Prétend qu'elle en fera gorge chaude et curée ;

(C'était, à son avis, un excellent morceau.)

Déjà, dans son esprit la Galande le croque.

Il atteste les dieux ; la Perfide s'en moque :

Il résiste ; elle tire. En ce combat nouveau,

Un Milan, qui dans l'air planait, faisait la ronde,

Voit d'en haut le pauvret se débattant sur l'onde.

Il fond dessus, l'enlève, et par même moyen

La Grenouille et le lien.

Tout en fut : tant et si bien,

Que de cette double proie

L'Oiseau se donne au coeur joie,

Ayant de cette façon

A souper chair et poisson.

La ruse la mieux ourdie

Peut nuire à son inventeur;

Et souvent la perfidie

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