Jean-Luc LEFRANC

Le Chat et le Renard

Le Chat et le Renard, comme beaux petits saints,

S'en allaient en pèlerinage.

C'étaient deux vrais Tartufs, deux archipatelins,

Deux francs Patte-pelus qui, des frais du voyage,

Croquant mainte volaille, escroquant maint fromage,

S'indemnisaient à qui mieux mieux.

Le chemin était long, et partant ennuyeux,

Pour l'accourcir ils disputèrent.

La dispute est d'un grand secours ;

Sans elle on dormirait toujours.

Nos Pèlerins s'égosillèrent.

Ayant bien disputé, l'on parla du prochain.

Le Renard au Chat dit enfin :

Tu prétends être fort habile :

En sais-tu tant que moi ? J'ai cent ruses au sac.

Non, dit l'autre : je n'ai qu'un tour dans mon bissac,

Mais je soutiens qu'il en vaut mille.

Eux de recommencer la dispute à l'envi,

Sur le que si, que non, tous deux étant ainsi,

Une meute apaisa la noise.

Le Chat dit au Renard : Fouille en ton sac, ami :

Cherche en ta cervelle matoise

Un stratagème sûr. Pour moi, voici le mien.

A ces mots sur un arbre il grimpa bel et bien.

L'autre fit cent tours inutiles,

Entra dans cent terriers, mit cent fois en défaut

Tous les confrères de Brifaut.

Partout il tenta des asiles ;

Et ce fut partout sans succès :

La fumée y pourvut, ainsi que les bassets.

Au sortir d'un Terrier, deux Chiens aux pieds agiles

L'étranglèrent du premier bond.

Le trop d'expédients peut gâter une affaire ;

On perd du temps au choix, on tente, on veut tout faire.

N'en ayons qu'un, mais qu'il soit bon.

Jean de La Fontaine est né à chateau-Thierry le 8 juillet 1621 400 ans plus tard, cet anniversaire se doit d’etre feté dignement. Les peintres des ateliers libres participent activement à l’évènement.
Association Bochages Productions - les peintres de la plaine © 2000 - 2021

Chantal FEDERSPIEL

sudaisne.com L’E-Journal du Sud de l’Aisne ATELIER 2021

L'ANE PORTANT DES RELIQUES

Un Baudet chargé de reliques

S'imagina qu'on l'adorait.

Dans ce penser il se carrait,

Recevant comme siens l'encens et les cantiques.

Quelqu'un vit l'erreur, et lui dit :

Maître Baudet, ôtez-vous de l'esprit

Une vanité si folle.

Ce n'est pas vous, c'est l'idole,

A qui cet honneur se rend,

Et que la gloire en est due.

D'un magistrat ignorant

C'est la robe qu'on salue.

LE RENARD ET LES RAISINS

Certain Renard gascon, d'autres disent normand,

Mourant presque de faim, vit au haut d'une treille

Des raisins mûrs apparemment ,

Et couverts d'une peau vermeille.

Le Galand en eut fait volontiers un repas ;

Mais comme il n'y pouvait point atteindre :

Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats.

Fit-il pas mieux que de se plaindre?

Jacqueline GOUBY

LE CORBEAU ET LE RENARD

Maître Corbeau, sur un arbre perché,

Tenait en son bec un fromage.

Maître Renard, par l'odeur alléché,

Lui tint à peu près ce langage :

Et bonjour, Monsieur du Corbeau,

Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !

Sans mentir, si votre ramage

Se rapporte à votre plumage,

Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois.

À ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie,

Et pour montrer sa belle voix,

Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.

Le Renard s'en saisit, et dit : Mon bon Monsieur,

Apprenez que tout flatteur

Vit aux dépens de celui qui l'écoute.

Cette leçon vaut bien un fromage sans doute.

Le Corbeau honteux et confus

Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

LA GRENOUILLE QUI SE VEUT FAIRE

AUSSI GROSSE QUE LE BŒUF

Une Grenouille vit un Bœuf

Qui lui sembla de belle taille.

Elle qui n'était pas grosse en tout comme un œuf,

Envieuse s'étend, et s'enfle, et se travaille

Pour égaler l'animal en grosseur,

Disant : Regardez bien, ma sœur ;

Est-ce assez ? dites-moi ; n'y suis-je point encore ?

Nenni. M'y voici donc ? Point du tout. M'y voilà ?

Vous n'en approchez point. La chétive Pécore

S'enfla si bien qu'elle creva.

Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages:

Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,

Tout petit prince a des ambassadeurs,

Tout marquis veut avoir des pages.

le loup devenu berger

Un loup, qui commençait d'avoir petite part

Aux brebis de son voisinage,

Crut qu'il fallait s'aider de la peau du renard,

Et faire un nouveau personnage.

Il s'habille en berger, endosse un hoqueton,

Fait sa houlette d'un bâton,

Sans oublier la cornemuse.

Pour pousser jusqu'au bout la ruse,

Il aurait volontiers écrit sur son chapeau:

«C'est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau.»

Sa personne étant ainsi faite,

Et ses pieds de devant posés sur sa houlette,

Guillot le sycophante approche doucement.

Guillot, le vrai Guillot, étendu sur l'herbette,

Dormait alors profondément;

Son chien dormait aussi, comme aussi sa musette:

La plupart des brebis dormaient pareillement.

L'hypocrite les laissa faire;

Et pour pouvoir mener vers son fort les brebis,

Il voulut ajouter la parole aux habits,

Chose qu'il croyait nécessaire.

Mais cela gâta son affaire,

Il ne put du pasteur contrefaire la voix.

Le ton dont il parla fit retentir les bois,

Et découvrit tout le mystère.

Chacun se réveille à ce son,

Les brebis, le chien, le garçon.

Le pauvre loup dans cet esclandre,

Empêché par son hoqueton,

Ne put ni fuir, ni se défendre.

Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre

Quiconque est loup agisse en loup:

C'est le plus certain de beaucoup.

LE RENARD ET LE BOUC

Capitaine Renard allait de compagnie

Avec son ami Bouc des plus haut encornés.

Celui-ci ne voyait pas plus loin que son nez ;

L’autre était passé maître en fait de tromperie.

La soif les obligea de descendre en un puits.

Là chacun d’eux se désaltère.

Après qu’abondamment tous deux en eurent pris,

Le Renard dit au Bouc : Que ferons-nous, Compère !

Ce n’est pas tout de boire ; il faut sortir d’ici.

Lève tes pieds en haut, et tes cornes aussi :

Mets-les contre le mur. Le long de ton échine

Je grimperai premièrement;

Puis sur tes cornes m’élevant,

A l’aide de cette machine,

De ce lieu-ci je sortirai,

Après quoi je t’en tirerai.

Par ma barbe, dit l’autre, il est bon ; et je loue

Les gens bien sensés comme toi.

Je n’aurais jamais, quant à moi,

Trouvé ce secret, je l’avoue.

Le Renard sort du puits, laisse son Compagnon,

................Et vous lui fait un beau sermon

Pour l’exhorter à patience.

Si le Ciel t’eût, dit-il, donné par excellence

Autant de jugement que de barbe au menton,

Tu n’aurais pas à la légère

Descendu dans ce puits. Or adieu, j’en suis hors ;

Tâche de t’en tirer, et fais tous tes efforts ;

Car, pour moi, j’ai certaine affaire

Qui ne me permet pas d’arrêter en chemin.

En toute chose il faut considérer la fin.

Le Loup, la ChEvre et le Chevreau

La bique allant remplir sa traînante mamelle,

Et paître l'herbe nouvelle,

Ferma sa porte au loquet,

Non sans dire à son biquet:

«Gardez-vous, sur votre vie,

D'ouvrir que l'on ne vous die,

Pour enseigne et mot du guet:

«Foin du loup et de sa race!"»

Comme elle disait ces mots,

Le loup de fortune passe;

Il les recueille à propos,

Et les garde en sa mémoire.

La bique, comme on peut croire,

N'avait pas vu le glouton.

Dès qu'il la voit partie, il contrefait son ton,

Et d'une voix papelarde

Il demande qu'on ouvre en disant: « Foin du loup!»

Et croyant entrer tout d'un coup.

Le biquet soupçonneux par la fente regarde:

«Montrez-moi patte blanche, ou je n'ouvrirai point,»

S'écria-t-il d'abord. (Patte blanche est un point

Chez les loups, comme on sait, rarement en usage.)

Celui-ci, fort surpris d'entendre ce langage,

Comme il était venu s'en retourna chez soi.

Où serait le biquet s'il eût ajouté foi

Au mot du guet, que de fortune

Notre loup avait entendu?

Deux sûretés valent mieux qu'une,

Et le trop en cela ne fut jamais perdu.

LE CHÊNE ET LE ROSEAU

Le Chêne un jour dit au roseau :

Vous avez bien sujet (1)d'accuser la Nature ;

Un Roitelet pour vous est un pesant fardeau.

Le moindre vent qui d'aventure

Fait rider la face de l'eau,

Vous oblige à baisser la tête :

Cependant que mon front, au Caucase pareil,

Non content d'arrêter les rayons du soleil,

Brave l'effort de la tempête.

Tout vous est aquilon ; tout me semble zéphir (3).

Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage

Dont je couvre le voisinage,

Vous n'auriez pas tant à souffrir :

Je vous défendrais de l'orage ;

Mais vous naissez le plus souvent

Sur les humides bords des Royaumes du vent.

La Nature envers vous me semble bien injuste.

Votre compassion, lui répondit l'Arbuste ,

Part d'un bon naturel ; mais quittez ce souci.

Les vents me sont moins qu'à vous redoutables.

Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici

Contre leurs coups épouvantables

Résisté sans courber le dos ;

Mais attendons la fin. Comme il disait ces mots,

Du bout de l'horizon accourt avec furie

Le plus terrible des enfants

Que le Nord eût porté jusque-là dans ses flancs.

L'Arbre tient bon ; le Roseau plie.

Le vent redouble ses efforts,

Et fait si bien qu'il déracine

Celui de qui la tête au ciel était voisine,(4)

Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.

Agnès BOURGEOIS

Mais un fripon d'enfant, cet âge est sans pitié

Prit sa fronde, et, du coup, tua plus d'à moitié

La Volatile malheureuse,

Qui, maudissant sa curiosité,

Traînant l'aile et tirant le pié,

Demi-morte et demi-boiteuse,

Droit au logis s'en retourna :

Que bien, que mal elle arriva

Sans autre aventure fâcheuse.

Voilà nos gens rejoints ; et je laisse à juger

De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.

Amants, heureux amants , voulez-vous voyager?

Que ce soit aux rives prochaines ;

Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau,

Toujours divers, toujours nouveau ;

Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.

J'ai quelquefois aimé : je n'aurais pas alors

Contre le Louvre et ses trésors,

Contre le firmament et sa voûte céleste,

Changé les bois, changé les lieux

Honorés par les pas, éclairés par les yeux

De l'aimable et jeune bergère

Pour qui, sous le fils de Cythère,

Je servis, engagé par mes premiers serments.

Hélas! Quand reviendront de semblables moments?

Faut-il que tant d'objets si doux et si charmants

Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète?

Ah! si mon coeur osait encor se renflammer!

Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête?

Ai-je passé le temps d'aimer?

LES DEUX PIGEONS

Deux Pigeons s'aimaient d'amour tendre.

L'un d'eux s'ennuyant au logis

Fut assez fou pour entreprendre

Un voyage en lointain pays.

L'autre lui dit : Qu'allez-vous faire?

Voulez-vous quitter votre frère ?

L'absence est le plus grand des maux :

Non pas pour vous, cruel. Au moins que les travaux,

Les dangers, les soins du voyage,

Changent un peu votre courage.

Encore si la saison s'avançait davantage !

Attendez les zéphyrs. Qui vous presse ? Un Corbeau

Tout à l'heure annonçait malheur à quelque Oiseau.

Je ne songerai plus que rencontre funeste,

Que Faucons, que réseaux. Hélas, dirai-je, il pleut

Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut,

Bon soupé, bon gîte, et le reste ?

Ce discours ébranla le coeur

De notre imprudent voyageur ;

Mais le désir de voir et l'humeur inquiète

L'emportèrent enfin. Il dit : Ne pleurez point :

Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite ;

Je reviendrai dans peu conter de point en point

Mes aventures à mon frère.

Je le désennuierai : quiconque ne voit guère

N'a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint

Vous sera d'un plaisir extrême.

Je dirai : J'étais là ; telle chose m'avint ;

Vous y croirez être vous-même.

A ces mots en pleurant ils se dirent adieu.

Le voyageur s'éloigne ; et voilà qu'un nuage

L'oblige de chercher retraite en quelque lieu.

Un seul arbre s'offrit, tel encor que l'orage

Maltraita le Pigeon en dépit du feuillage.

L'air devenu serein, il part tout morfondu,

Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie,

Dans un champ à l'écart voit du blé répandu,

Voit un Pigeon auprès : cela lui donne envie :

Il y vole, il est pris : ce blé couvrait d'un las

Les menteurs et traîtres appas.

Le las était usé : si bien que de son aile,

De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin.

Quelque plume y périt : et le pis du destin

Fut qu'un certain vautour à la serre cruelle,

Vit notre malheureux qui, traînant la ficelle

Et les morceaux du las qui l'avaient attrapé,

Semblait un forçat échappé.

Le Vautour s'en allait le lier, quand des nues

Fond à son tour un aigle aux ailes étendues.

Le Pigeon profita du conflit des voleurs,

S'envola, s'abattit auprès d'une masure,

Crut, pour ce coup, que ses malheurs

Finiraient par cette aventure ;

Danièle JORAM

LA CIGALE ET LA FOURMI

La Cigale, ayant chanté

Tout l'été,

Se trouva fort dépourvue

Quand la bise fut venue.

Pas un seul petit morceau

De mouche ou de vermisseau.

Elle alla crier famine

Chez la Fourmi sa voisine,

La priant de lui prêter

Quelque grain pour subsister

Jusqu'à la saison nouvelle.

Je vous paierai, lui dit-elle,

Avant l'août (2), foi d'animal,

Intérêt et principal.

La Fourmi n'est pas prêteuse ;

C'est là son moindre défaut.

Que faisiez-vous au temps chaud ?

Dit-elle à cette emprunteuse.

Nuit et jour à tout venant

Je chantais, ne vous déplaise.

Vous chantiez ? j'en suis fort aise :

Et bien ! dansez maintenant.

LA GRENOUILLE ET LE RAT

Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui,

Qui souvent s'engeigne soi-même.

J'ai regret que ce mot soit trop vieux aujourd'hui :

Il m'a toujours semblé d'une énergie extrême.

Mais afin d'en venir au dessein que j'ai pris,

Un rat plein d'embonpoint, gras et des mieux nourris,

Et qui ne connaissait l'avent ni le carême,

Sur le bord d'un marais égayait ses esprits.

Une grenouille approche, et lui dit en sa langue :

Venez me voir chez moi ; je vous ferai festin.

Messire Rat promit soudain :

Il n'était pas besoin de plus longue harangue.

Elle allégua pourtant les délices du bain,

La curiosité, le plaisir du voyage,

Cent raretés à voir le long du marécage :

Un jour il conterait à ses petits-enfants

Les beautés de ces lieux, les moeurs des habitants,

Et le gouvernement de la chose publique

Aquatique.

Un point sans plus tenait le galand empêché.

Il nageait quelque peu ; mais il fallait de l'aide.

La Grenouille à cela trouve un très bon remède :

Le Rat fut à son pied par la patte attaché ;

Un brin de jonc en fit l'affaire.

Dans le marais entrés (6), notre bonne Commère

S'efforce de tirer son Hôte au fond de l'eau,

Contre le droit des gens, contre la foi jurée ;

Prétend qu'elle en fera gorge chaude et curée ;

(C'était, à son avis, un excellent morceau.)

Déjà, dans son esprit la Galande le croque.

Il atteste les dieux ; la Perfide s'en moque :

Il résiste ; elle tire. En ce combat nouveau,

Un Milan, qui dans l'air planait, faisait la ronde,

Voit d'en haut le pauvret se débattant sur l'onde.

Il fond dessus, l'enlève, et par même moyen

La Grenouille et le lien.

Tout en fut : tant et si bien,

Que de cette double proie

L'Oiseau se donne au coeur joie,

Ayant de cette façon

A souper chair et poisson.

La ruse la mieux ourdie

Peut nuire à son inventeur;

Et souvent la perfidie

Retourne sur son auteur.

LA MORT ET LE BÛCHERON

Un pauvre bûcheron, tout couvert de ramée,

Sous le faix du fagot aussi bien que des ans

Gémissant et courbé, marchait à pas pesants,

Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.

Enfin, n'en pouvant plus d'effort et de douleur,

Il met bas son fagot, il songe à son malheur.

Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde ?

En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?

Point de pain quelquefois, et jamais de repos.

Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,

Le créancier et la corvée

Lui font d'un malheureux la peinture achevée.

Il appelle la Mort ; elle vient sans tarder,

Lui demande ce qu'il faut faire.

C'est, dit-il, afin de m'aider

A recharger ce bois ; tu ne tarderas guère.

Le trépas vient tout guérir ;

Mais ne bougeons d'où nous sommes :

Plutôt souffrir que mourir,

C'est la devise des hommes.

Le corbeau, la gazelle, la tortue et le rat

La Gazelle, le Rat, le Corbeau, la Tortue,

Vivaient ensemble unis : douce société.

Le choix d'une demeure aux humains inconnue

Assurait leur félicité.

Mais quoi ! l'homme découvre enfin toutes retraites.

Soyez au milieu des déserts,

Au fond des eaux, en haut des airs,

Vous n'éviterez point ses embûches secrètes.

La Gazelle s'allait ébattre innocemment,

Quand un Chien, maudit instrument

Du plaisir barbare des hommes,

Vint sur l'herbe éventer les traces de ses pas.

Elle fuit, et le Rat, à l'heure du repas,

Dit aux amis restants : D'où vient que nous ne sommes

Aujourd'hui que trois conviés ?

La Gazelle déjà nous a-t-elle oubliés ?

A ces paroles, la Tortue

S'écrie et dit : Ah si j'étais

Comme un Corbeau, d'ailes pourvue,

Tout de ce pas je m'en irais

Apprendre au moins quelle contrée,

Quel accident tient arrêtée

Notre compagne au pied léger ;

Car, à l'égard du cœur, il en faut mieux juger.

Le Corbeau part à tire d'aile :

Il aperçoit de loin l'imprudente Gazelle

Prise au piège, et se tourmentant.

Il retourne avertir les autres à l'instant.

Car, de lui demander quand, pourquoi, ni comment

Ce malheur est tombé sur elle,

Et perdre en vains discours cet utile moment,

Comme eût fait un maître d'école,

Il avait trop de jugement.

Le corbeau donc vole et revole.

Sur son rapport, les trois amis

Tiennent conseil. Deux sont d'avis

De se transporter sans remise

Aux lieux où la Gazelle est prise.

L'autre, dit le corbeau, gardera le logis :

Avec son marcher lent, quand arriverait-elle

Après la mort de la gazelle.

Ces mots à peine dits, ils s'en vont secourir

Leur chère et fidèle compagne,

Pauvre Chevrette de montagne.

La Tortue y voulut courir :

La voilà comme eux en campagne,

Maudissant ses pieds courts avec juste raison,

Et la nécessité de porter sa maison.

Rongemaille (le Rat eut à bon droit ce nom) (3b)

Coupe les noeuds du lacs : on peut penser la joie.

Le chasseur vient et dit : Qui m'a ravi ma proie ?

Rongemaille, à ces mots, se retire en un trou,

Le Corbeau sur un arbre, en un bois la Gazelle :

Et le Chasseur, à demi-fou

De n'en avoir nulle nouvelle,

Aperçoit la Tortue, et retient son courroux.

D'où vient, dit-il, que je m'effraie ?

Je veux qu'à mon souper celle-ci me défraie.

Il la mit dans son sac. Elle eût payé pour tous,

Si le Corbeau n'en eût averti la Chevrette.

Celle-ci, quittant sa retraite,

Contrefait la boiteuse, et vient se présenter.

L'homme de suivre, et de jeter

Tout ce qui lui pesait : si bien que Rongemaille

Autour des noeuds du sac tant opère et travaille,

Qu'il délivre encor l'autre sœur,

Sur qui s'était fondé le souper du Chasseur.

Pilpay conte qu'ainsi la chose s'est passée.

Pour peu que je voulusse invoquer Apollon,

J'en ferais, pour vous plaire, un ouvrage aussi lon

Que l'Iliade ou l'Odyssée.

Rongemaille ferait le principal héros,

Quoique à vrai dire ici chacun soit nécessaire.

Portemaison l'Infante y tient de tels propos,

Que Monsieur du Corbeau va faire

Office d'Espion, et puis de Messager.

La Gazelle a d'ailleurs l'adresse d'engager

Le Chasseur à donner du temps à Rongemaille.

Ainsi chacun en son endroit

S'entremet, agite et travaille.

A qui donner le prix ? Au cœur, si l'on m'en croit